Du roman anglais aux réseaux sociaux : comment le passé continue de nourrir la mode

Jan 28, 2026 | Culture, Fashion, Lifestyle

En marge des tendances dictées par l’instantanéité, une esthétique venue d’une autre époque s’impose ces dernières saisons. Elle offre la possibilité de se rêver comtesse, duchesse ou reine, le temps d’un look, d’une série ou d’un TikTok. Une échappée belle, nourrie par des références historiques, qui infuse aujourd’hui notre façon de nous habiller : corsets revisités, palettes poudrées, volumes maîtrisés. Du costume d’époque aux tendances virales, il semblerait n’y avoir qu’un pas. 

L’élégance historique à l’ère du numérique

Parmi les catalyseurs majeurs de ce retour vers le passé, Les Chroniques de Bridgerton s’impose comme l’un des plus grands succès de Netflix de ces dernières années. Produite par Shonda Rhimes, « la reine de la télévision », la série a largement dépassé le cadre de l’écran pour devenir un véritable phénomène culturel, jusque dans la rue et sur les réseaux sociaux. À Paris, lors d’une soirée organisée pour la sortie de la nouvelle saison, le dresscode inspiré de l’univers de la série a donné lieu à un déferlement de réactions sur TikTok. Les invitées y ont dévoilé leurs interprétations de l’esthétique Bridgerton, immédiatement passées au crible par les internautes, prompts à juger la pertinence de chaque tenue. 

@louisergt
@louisergt

L’intérêt ne réside pas tant dans la reconstitution fidèle que dans l’appropriation contemporaine de certains codes. Comme @louisergt, invitée remarquée de la soirée, certaines misent sur des marques comme Oh Polly pour évoquer subtilement l’esprit de la série : robes corsetées soulignant la poitrine, épaules dégagées, teintes pastel qui rappellent le style de l’aristocratie anglaise dépeinte dans la série. 

Les Hauts de Hurlevent, une relecture déjà controversée

Autre projet qui cristallise les attentes : la nouvelle adaptation des Hauts de Hurlevent, prévue en France le 11 février. Avant même sa sortie, le film fait couler beaucoup d’encre. Le choix de Margot Robbie et Jacob Elordi au casting a suscité de vives réactions, notamment chez les lecteurs et lectrices de l’œuvre d’Emily Brontë. En cause, l’interprétation de Heathcliff par l’acteur australien, dont l’apparence s’éloigne de la description du personnage, présenté dans le roman comme ayant le teint sombre. Un choix assumé par la production, qui capitalise ouvertement sur la popularité de l’acteur. 

@warnerbros

Réalisée par Emerald Fennell et portée par une production Warner Bros dotée d’un budget estimé à 80 millions d’euros, cette adaptation promet un spectacle d’envergure. Les costumes, déjà au centre de toutes les attentions, sont signés Jacqueline Durran, doublement récompensée par un Oscar et connue pour son travail sur Les Filles du docteur March — autre production adaptée d’un roman du XIXe siècle, Little Women, par Louisa May Alcott. Son ambition est claire : surprendre. Les silhouettes s’articulent autour d’un socle élisabéthain et victorien, enrichi par des références plus inattendues, notamment aux années 1950. Le rouge s’impose comme fil conducteur du vestiaire de Cathy, interprétée par Margot Robbie, pour laquelle près de cinquante tenues ont été conçues. Une relecture audacieuse qui bouscule les codes « classiques » des adaptations de roman. 

Le phénomène #JaneAusten entre romantisme et viralité

Sur TikTok, le hashtag #JaneAusten témoigne de l’ampleur de cette fascination pour les XVIIIe et XIXe siècles. Plus qu’une affaire de vêtements, il s’agit d’une atmosphère que les utilisateurs cherchent à recréer : châteaux embrumés, longues promenades en forêt, intérieurs baignés de lumière naturelle. L’image compte autant que le son, avec des bandes originales soigneusement choisies. Parmi elles, Golden Brown des Stranglers s’est imposée comme l’un des morceaux fétiches de cette tendance. 

Ces références agissent aujourd’hui comme des refuges imaginaires, en contrepoint d’un présent saturé d’images et d’algorithmes. Séries, cinéma et réseaux sociaux transforment ces périodes en nouvelles matrices créatives, où l’on vient puiser une autre idée du style mais aussi du temps. Regarder vers ces siècles, c’est aussi chercher à ralentir, à déplacer le regard, à réapprendre à voir la beauté ailleurs. 

@martindrölling
@josephredericsoulacroix

Mais cette échappée n’est pas exempte de paradoxes. Derrière l’esthétique romantisée se dessine souvent une fascination persistante pour les codes des élites d’hier : silhouettes aristocratiques, vêtements contraignants, décors grandioses. En rejouant ces imaginaires, on interroge autant son besoin d’évasion que son rapport au pouvoir. Entre désir de douceur et attrait pour une hiérarchie idéalisée, le XVIIIe et le XIXe siècles deviennent des miroirs contemporains, révélant moins ce que furent réellement ces époques que ce que nous cherchons, aujourd’hui, à projeter à travers elles.

Article de Julie Boone